Les dragons sortent de l’ombre

Fouillée et étudiée depuis 2012, la maison des dragons commence de livrer ses secrets, au point d’intéresser les médias nationaux. Située place Notre-Dame à Cluny, face à l’église du même nom, cette maison ordinaire – mais située à un endroit stratégique du bourg monastique – a été témoin de plus de huit cents ans d’histoire locale.

Des maisons remarquables, ce n’est pas ce qu’il manque à Cluny. La rumeur, propagée à l’envie, voudrait même que la cité-abbaye abriterait la plus importante concentration de maisons médiévales au monde juste après Venise. Mais contrairement à la Sérénissime, que ses canaux ont relativement protégé de l’urbanisation moderne, les maisons de Cluny ne sont pas restées figées au Moyen âge, et ont suivi les évolutions de leur époque. Un mal ? Pas forcément. Car de la même manière que les géologues remontent le temps au fil des couches sédimentaires, les archéologues urbains recueillent une foule d’informations derrière chaque couche d’enduit, de papier peint ou de carrelage. C’est ce à quoi s’emploient les nouveaux propriétaires de la maison des dragons depuis 2012, espérant faire resurgir du passé la petite comme la grande histoire locale.

UNE CÉLÉBRITÉ PRÉCOCE

Trois ans déjà, qui ont permis d’en apprendre beaucoup, mais pas encore de tout savoir sur l’histoire de cette maison dite “des dragons”, en référence au pilier sculpté de sa clairevoie du premier étage. Les premières constatations architecturales ont permis de dater la construction du XIIIe siècle, mais c’est au XVe siècle que cet immeuble de la place Notre-Dame semble entrer dans l’histoire : en 1451, il aurait pu abriter le premier hôtel-de-ville installé par les bourgeois de la cité. Un hôtel-de-ville clandestin, que le grand prieur de l’abbé Odon II fera rapidement fermer. Malgré des années de procès entre les bourgeois et les tout puissants moines de l’abbaye, il faudra attendre 1619 pour que l’installation d’un hôtel-de-ville soit officialisée non loin de là, dans ce qui est désormais connu comme la maison des échevins.

Ces premières recherches ont également permis d’établir que la façade de la maison des dragons aurait été entièrement démontée puis remontée vers 1890, lors de l’alignement des façades de la place. Si le pilastre dit “des dragons” a bien été replacé lors de ces travaux, la grande arcade en pierre du rez-de-chaussée a totalement disparue, au profit de la baie rectangulaire actuelle. Le balcon aurait également été ajouté à cette époque.
Différents dessins, et même une photo, témoignent de cette disposition disparue. Le premier dessin connu serait l’oeuvre d’Émile Sagot, illustrateur bien connu des amateurs du patrimoine, qui laissa plusieurs vues de Cluny, et de nombreux autres monuments français. Conservé au musée d’art et d’archéologie de Cluny, ce dessin de la place Notre-Dame depuis son angle sud-ouest date du début des années 1830 et montre une foule de détails reproduits avec précision sur trois maisons de la place, dont la maison des dragons.

Quelques années plus tard, un certain A. Godard s’est inspiré du dessin d’Émile Sagot pour en faire une interprétation plus « libre », destinée à illustrer l’ouvrage « Les arts au Moyen âge » publié en 1838. Dans l’analyse qu’il tire de cette lithographie, le docteur en histoire de l’art Pierre Garrigou Grandchamp souligne “quelques libertés manifestes”, dont “l’invention” de plusieurs façades destinées à souligner le charme des maisons de Cluny en cette période romantique. Les moins convaincus n’ont qu’à regarder la très libre représentation de la fontaine au centre de la place !

OÙ L’ON RETROUVE CÉSAR (MAIS PAS JULES)

Le mystère plane toujours sur ce qu’il est advenu de la maison entre les XVe et XIXe siècle. L’intérieur recèle cependant de nombreux indices sur ses aménagements successifs. Les travaux de nettoyage des murs ont ainsi permis de mettre au jour des peintures murales décoratives datées des XIIe, XIIIe et XVIe siècles, témoins des goûts de chaque époque. Dans un placard, c’est un coffre à double fond qui a été découvert creusé dans la pierre. Un “coffre fort”… retrouvé vide évidemment ! D’autres découvertes encore sont apparues suite à la déconstruction d’un abri “moderne” au fond de la cour, permettant notamment d’imaginer une nouvelle disposition du logis médiéval.

Tout ces travaux sont conduits par les bénévoles de l’association Fonds de dotation Cluny, qui a acquis en 2012 la maison à la Ville de Cluny, son précédent propriétaire, qui l’avait achetée en 1990, en exerçant son droit de préemption. L’histoire étant désormais terminée, on peut d’ailleurs raconter un épisode rocambolesque de la vie de la maison des dragons. Jusqu’à récemment, le lieu servait en effet d’entrepôt au service culturel de la commune, qui y stockait tout un bric-à-brac de vitrines, matériel, et autres projecteurs de théâtre.
Le rez-de-chaussée est alors presque entièrement occupé par d’immenses caisses contenant les “expansions” de César réalisées pour l’exposition aux écuries de Saint-Hugues de 1996, et cédées par l’artiste à la commune. Ces expansions ont été les dernières que César réalisa avant son décès en 1998.
À cette époque, alors que les chroniqueurs judiciaires suivent le feuilleton de la succession de l’artiste entre sa femme, sa fille et sa maîtresse, les expansions de Cluny (non inscrites au catalogue de l’artiste car destinées à être détruites à l’issue de l’exposition, avant que César ne change d’avis) dorment tranquillement, à la vue de tous, dernière la vitrine de la maison des dragons. Un stockage qui aurait fait pâlir d’angoisse n’importe quel conservateur de musée, ces caisses disposées à quelques mètres de la rue renfermant des oeuvres dont la valeur s’envole à plusieurs centaines de milliers d’euros dans les salles de vente !

STÉPHANE BERN ENTRE EN SCÈNE

Ces encombrants vestiges d’un passé récent déménagés lors du transfert de propriété à l’association, les travaux de nettoyage et de fouilles ont pu commencer. C’est à cette époque que la maison des “griffons” devient maison des “dragons” : à la faveur du nettoyage du pilastre central de la clairevoie, on découvre que les griffons (animal mythologique représenté sous forme de lion à tête d’aigle) n’en sont pas, et qu’il faut y voir des dragons, animal tout aussi mythologique mais représenté sous forme de reptile ailé.
À leur tour, les archéologues professionnels entrent en scène à l’été 2013, dégageant des tonnes de gravats (évacués par les Gadz’arts de Cluny lors de leur grand défi de la rentrée suivante). Et rapidement, le bâtiment est classé aux monuments historiques.

Partagées via le site internet de l’association et sa “gazette des dragons”, les découvertes issues des recherches passionnent les Clunisois et visiteurs, qui viennent nombreux lors des portes ouvertes réalisées à l’occasion des journées du patrimoine ou des visites estivales “secrets de maisons”. Une mobilisation qui a fini par intéresser jusqu’aux grands médias : le samedi 19 septembre 2015, à l’occasion des journées du patrimoine, la maison des dragons sera à l’honneur dans l’émission “Sauvons nos trésors”, présentée par Stéphane Bern. L’édifice sera en concurrence avec 8 autres, chacun étant parrainé par une célébrité, pour tenter d’obtenir une bourse de 10 000 €. La maison des dragons bénéficie du soutien de Franck Ferrand, journaliste et animateur de l’émission “Au coeur de l’histoire” sur Europe 1, qui a justement consacré une émission à l’histoire de Cluny en juin dernier.

LES DRAGONS DU FUTUR

Restaurer et fouiller, mais pour faire quoi ? Si la quête scientifique et historique est bien entendu la principale motivation des bénévoles et chercheurs qui oeuvrent sur le site, ils n’ont pas pour autant l’idée de s’en séparer lorsque leurs travaux seront achevés. Mais à ce jour, nul n’est en mesure de dire ce qu’il adviendra de la maison des dragons une fois restaurée, ni même d’en donner une date approximative. Des pistes sont évoquées comme la possibilité de faire de ce lieu un espace d’interprétation de la cité médiévale ouvert à tous, ou bien un lieu d’accueil pour les chercheurs ou encore de l’ouvrir à des expositions d’art contemporain. Un clin d’oeil à l’histoire mouvementée des dragons, qui est bien loin de se terminer.

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