Ville “propre” et pesticides : une question de regard ?

Lorsqu’on leur demande de définir ce qu’est une “ville propre”, partisans et adversaires des pesticides ont des définitions diamétralement opposées. Si les premiers considèrent que la présence de mauvaises herbes contribue à la saleté de la ville, les seconds prêchent pour une ville saine de polluants chimiques. Le débat sur la “propreté” urbaine est ouvert.

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Ils sont une vingtaine en ce matin du samedi 17 mai 2014 à s’être donné rendez-vous à l’ancienne quincaillerie de la rue Lamartine. Jeunes parents ou plus âgés, citoyens engagés ou non, personnes de passage ou venues spécialement, ils ont répondu à l’appel d’un collectif anti-pesticides récemment formé à Cluny. Ciseaux et colle blanche en mains, ils découpent, collent et assemblent des dizaines de petits drapeaux signalant les “zones traitées” aux pesticides, l’un des deux principaux outils de leur “kit d’alerte citoyen” avec l’affichette “zone sans pesticides” à coller devant sa porte.
Leurs kits d’alerte confectionnés, c’est sous l’oeil de la presse locale que le petit groupe part sillonner les rues de Cluny pour signaler les zones traitées par les services municipaux lors de ce que le collectif décrit comme “une campagne intensive de pulvérisations de pesticides dans la ville, y compris aux abords des écoles”.

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Aux origines de la polémique

A son arrivée au pouvoir en 2008, l’équipe municipale conduite par Jean-Luc Delpeuch prend l’engagement de réduire drastiquement l’usage des produits phytosanitaires par les services municipaux.
Cet engagement se concrétise en mai 2010, par la publication d’un “plan d’entretien des espaces communaux”, première édition du nom, réalisé par la Fédération régionale de défense contre les organismes nuisibles (Fredon) de Bourgogne, et en partie subventionné par le Conseil régional et l’Agence de l’eau. Ce plan, à la fois diagnostic et opérationnel, fait état d’un évident surdosage de pesticides sur la commune. En 2009, 88 litres de produits phytosanitaires étaient utilisés pour traiter 10,14 ha de voirie et d’espaces verts, là où 55 litres auraient suffit.

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Tableau récapitulatif des quantités de produits phytosanitaires utilisés en 2009 sur la voirie et les espaces verts de Cluny (source : Plan d’entretien des espaces communaux, Fredon Bourgogne, mai 2010).

L’étude met également en lumière d’importants risques de ruissellement des pesticides vers les eaux superficielles, via les caniveaux rejoignant les rivières, et préconise de “limiter au maximum les applications de produits phytosanitaires” sur les zones non couvertes par des méthodes de désherbage alternatif.

De 2010 à 2013, la Ville de Cluny engage alors différentes actions pour diminuer l’usage de produits pesticides sur la voirie, les terrains de sport et les espaces verts. Outre la diminution des quantités de produits utilisés, des techniques alternatives de désherbage sont mises en oeuvre (paillage, entretien mécanique, désherbage manuel) et les produits chimiques sont remplacés par des équivalents “sans classement toxicologique”. Les écoles sont particulièrement ciblées par ce plan, aucun traitement n’étant réalisé à leurs abords dès l’année 2010.

En 2014, un second “plan de désherbage communal” est entrepris par la municipalité sortante, préfigurant le “zéro phyto” à horizon 2020, comme l’impose la loi.

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Ce que dit la loi

En matière de traitement des espaces publics (c’est-à-dire pour les usages non agricoles), l’année 2014 marque un tournant après plusieurs années de règlementations successives.

En 2006, un premier arrêté gouvernemental interdit l’usage des produits phytosanitaires “sur les fossés, caniveaux, avaloirs et bouches d’égout”, disposition s’appliquant essentiellement aux professionnels et collectivités, et rappelée localement par un arrêté de la préfecture de Saône-et-Loire daté du 5 mars dernier.

En 2011, cette interdiction s’étend, par une décision conjointe des ministères de l’écologie, de l’économie, du travail et de l’agriculture du gouvernement Fillon, à un certain nombre de lieux “fréquentés par le grand public ou des groupes de personnes vulnérables”, tels que les cours de récréations, les crèches, haltes-garderies, centres de loisirs, aires de jeux des parcs et jardins, centres hospitaliers, établissements de santé, hébergements de personnes âgées ou de personnes handicapées.

Enfin, le jeudi 23 janvier 2014, le Parlement adopte une proposition de loi interdisant totalement l’usage des “produits phytosanitaires (insecticides, herbicides, fongicides, etc.) dans les espaces verts publics à partir de 2020 et dans les jardins particuliers à compter de 2022.”

Le texte interdit aux personnes privées ou publiques d’utiliser, à partir du 1er janvier 2020, les produits phytosanitaires pour l’entretien des espaces verts, des forêts ou des promenades « accessibles ou ouverts au public et relevant de leur domaine public ou privé », à l’exception des voies ferrées, des pistes d’aéroport ou des autoroutes pour des “raisons de sécurité publique”.
_ Le Monde, 23 janvier 2014

Cet encadrement de l’utilisation des produits phytosanitaires concernera donc directement les collectivités locales dès 2020, puis les particuliers deux ans plus tard, lorsque la commercialisation des pesticides sera totalement interdite en France.
Si cette mesure peut paraître radicale au premier abord, son impact reste toutefois marginal à l’échelle de la consommation française : on estime que 90 % à 95 % des produits phytosanitaires sont utilisés pour l’agriculture, et seulement 5 à 10 % pour l’entretien des espaces verts publics et privés.

L’usage des pesticides en questions

Présent à Cluny lors de cette “promenade citoyenne” anti-pesticides, Yannick Vicaire, membre de l’ONG Greenpeace et vice-président de l’Alliance pour la santé et l’environnement explique que l’on soupçonne les pesticides d’être responsables, avec d’autres facteurs environnementaux, d’un certain nombre de maladies graves et de cancers. Des soupçons confirmés par une équipe scientifique pluridisciplinaire mandatée par l’Inserm à la demande du ministère de la santé en juin 2013.

Il semble exister une association positive entre exposition professionnelle à des pesticides et certaines pathologies chez l’adulte : la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate et certains cancers hématopoïétiques (lymphome non Hodgkinien, myélomes multiples).
Par ailleurs, les expositions aux pesticides intervenant au cours de la période prénatale et périnatale ainsi que la petite enfance semblent être particulièrement à risque pour le développement de l’enfant.
_ “Pesticides : Effets sur la santé, une expertise collective de l’Inserm”, 13 juin 2013

Ces craintes, la nouvelle municipalité de Cluny en place depuis mars 2014, ne les nie pas. Ce qu’elle réfute en revanche, c’est l’accusation d’avoir eu recours aux pesticides de manière plus importante que les années précédentes.
Pour sa défense, le maire de Cluny Henri Boniau produit des bons de commande signés de la municipalité précédente, et indique qu’en avril 2014 ces traitements ont été utilisés “de manière relativement concentrée dans le temps”, ce qui a pu donner l’impression d’un usage particulièrement intensif.

Au contraire, ce qu’il soutient et affirme avec vigueur, c’est sa volonté de maintenir la ville “propre”, y compris en traitant les abords des lieux publics, écoles, parcs et aires de jeux, autant de lieux du centre-ville où “les mauvaises herbes n’ont rien à y faire”. La “mauvaise image de l’état de propreté de la ville”, préoccupation affirmée par l’équipe d’Henri Boniau dès sa campagne municipale, a ainsi été l’un des premiers sujets à être pris “à bras le corps” par la nouvelle équipe en place.

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De la difficulté de définir “la ville propre”

Le maintien d’une ville “propre” devrait-il donc forcément passer par l’usage de pesticides ? L’expérience de plusieurs communes françaises semble prouver au contraire que ces deux visions ne sont pas inconciliables, et qu’il est possible de ne plus utiliser de produits phytosanitaires dans l’espace urbain tout en améliorant la qualité de vie des habitants.

La ville de Versailles par exemple s’est engagée dans une démarche “zéro phyto” consistant à bannir totalement l’usage de produits phytosanitaires par ses services municipaux. Selon le site officiel de la Ville, “128 150 litres de produits et 40 kg d’anti-limaces […] ne sont plus déversés dans [les] nappes phréatiques” chaque année, pour une économie de 25 500 €. En parallèle, Versailles s’est engagée dans le développement des espaces verts et du fleurissement pour mettre en valeur ses lieux publics.

Autre commune engagée dans une charte “zéro pesticides”, Orléans appelle ses habitants à “accepter tout simplement la présence du végétal spontané dans l’espace public”.
Dans une plaquette (pdf) datée de 2009, la mairie rappelle que “les mauvaises herbes sont inoffensives pour notre santé et notre environnement, elles ne sont pas non plus sales” et propose plusieurs solutions alternatives au désherbage chimique. A l’usage des non-convaincus, la formule ne saurait être plus claire : “s’il vous est difficile de changer votre regard sur cette nature en ville, vous avez toute latitude pour désherber écologiquement les espaces aux abords de votre habitation”.

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Extrait de la plaquette “Zéro pesticides” de la Ville d’Orléans.

A l’étranger, Bruxelles a encore été plus loin en matière d’embellissement de l’espace public, en octroyant une prime communale “pour la plantation d’une plante grimpante” sur les façades des maisons, relevant les “multiples avantages” de ces plantes, tant en matière environnementale, qu’économique ou sociale.

A Cluny, nombreux sont les habitants à avoir placardé sur leur façade l’affichette “zone sans pesticides” distribuée par le collectif citoyen ou à avoir confectionné leur propre panneau, s’engageant à désherber écologiquement les abords de leur maison. Des initiatives dont le maire de Cluny se dit “ravi”, car évitant autant de travail aux services techniques municipaux.
Un autre point fait consensus entre partisans et adversaires des produits phytosanitaires : l’obligation de ne plus utiliser les pesticides d’ici 2020. Un premier pas de réconciliation vers la définition de la “ville propre”.

Reportage de Cluny TV : “Usage des pesticides : le débat”

Sources principales :

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