Si vous êtes amateur de baignade (ou de cartes postales des années 1970, ce qui n’est pas incompatible), vous vous êtes sûrement déjà posé la question…
De Verdun-sur-le-Doubs au nord à Marcigny au sud, de Gueugnon à l’ouest à Cuiseaux à l’est, une douzaine de piscines municipales en Saône-et-Loire affichent d’étranges similitudes. Il nous a fallu plonger dans les archives pour remonter aux sources de ces équipements qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau.
Note de service
Cet article devait initialement porter un titre un peu plus académique et surtout beaucoup moins fun. On le livre ici pour les puristes qui s’inquiéteraient de la rigueur portée à l’analyse d’un sujet bien moins trivial qu’il n’y paraît : « La piscine municipale de Cluny dans le contexte de la planification des équipements publics en France (1958-1975) : entre pilotage étatique et enjeux locaux ».
Si vous êtes arrivés jusqu’ici (bravo), sachez que la problématique sera développée en deux parties où l’on explorera d’abord comment l’État, suivi par le conseil général, ont cherché à rationaliser le déploiement des piscines municipales à l’aube de la seconde moitié du 20e siècle ; avant de décrire plus précisément le cas du bassin de natation de Cluny à travers l’étude exhaustive des archives municipales disponibles à son sujet.
I. Le contexte national : la « mise en administration » du sport sous la 5e République
Si la première piscine chauffée et couverte de France, Château Landon, voit le jour dès 1884 dans le dixième arrondissement de Paris, le pays souffre d’un manque criant d’équipements sportifs dans la première moitié du 20e siècle. En 1920, la France ne compte ainsi que 20 piscines sur son territoire, dont 7 à Paris, quand l’Allemagne en possède 1 362 et l’Angleterre 806 (Auvray, Hachet, 2022).
À la Libération, alors que les priorités nationales de la Reconstruction se portent sur les ponts, routes, usines et voies ferrées, le ministre Raoul Dautry interdit aux communes de construire de nouvelles piscines, cantonnant la baignade (et a fortiori l’apprentissage de la natation) aux bords des fleuves et des rivières. De fait, en 1948, la France ne dispose toujours que de 88 piscines couvertes ou découvertes, plutôt implantées dans les grandes métropoles.


La piscine de Crèches-sur-Saône, en bord de fleuve (collection particulière)
L’État planificateur
Tout change à partir de 1958, sous l’impulsion de l’alpiniste Maurice Herzog, conquérant de l’Anapurna en 1950, et Haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports du Général de Gaulle entre 1958 et 1966. Dans le contexte de la Guerre froide où le sport de compétition devient un motif de fierté nationale, la 5e République engage une politique volontariste de construction d’équipements sportifs, inscrite dans une logique de modernisation et de démocratisation des pratiques physiques.
Cette période est marquée par la mise en administration du sport (Falcoz & Chifflet, 1998) qui se traduit par trois lois-programmes d’équipements sportifs et socio-éducatifs. Ces lois visent à répondre à un double objectif : développer la pratique sportive de masse, notamment scolaire, et améliorer les performances compétitives françaises, après la déception des Jeux Olympiques de Rome en 1960 (où la France se classe 25e au tableau des Nations, avec zéro médaille d’or et seulement deux en argent et trois en bronze, derrière la quasi-totalité des autres pays européens, et très loin derrière l’équipe unifiée d’Allemagne, 4e avec 42 médailles dont 12 en or).
La première loi-programme (1961-1965) prévoit la construction de 2 245 stades, 1 000 gymnases et 250 piscines. Dans sa continuité, la deuxième loi-programme (1966-1970) s’articule avec le 5e Plan de modernisation et d’équipement de l’État. Dessiné par le Commissariat général au Plan, ce 5e programme quadriennal cherche à mener de front l’essor industriel et le progrès social par le développement des équipements collectifs. Les ambitions en matière d’équipements sportifs s’étendent à 2 850 stades et 1 480 gymnases, tout en intégrant des bases de plein air et des plans d’eau (Guilbert-Roed, 2020).
Enfin, avec la troisième loi-programme (1971-1975), l’État lance trois opérations majeures : le plan « Mille clubs de jeunes » (dont bénéficiera notamment Trambly avec sa « salle du Mille club »), la création des Complexes Évolutifs Sportifs Couverts (COSEC) et le plan « Mille piscines », qui vise à construire 1 000 bassins en quatre ans.
Si l’on a souvent attribué l’origine de ce plan aux mauvais résultats des nageurs français aux Jeux olympiques de Mexico en 1968 (où la France se classe cette fois 5e Nation, avec 15 médailles, mais une seule, de bronze, en natation), c’est surtout un tragique fait divers l’été suivant qui a profondément choqué l’opinion publique.
Le 18 août 1969 sur le lac Léman, 58 personnes, dont une colonie de vacances de Metz, embarque sur le navire de croisière La Fraidieu à Évian-les-Bains. Quelques minutes après son départ, le bateau fait naufrage, emportant avec lui 24 victimes, dont une majorité d’enfants, qui meurent noyées à moins d’une centaine de mètres de la rive. L’enquête conclura que la majorité des passagers ne savaient pas nager.
La standardisation s’impose
Les trois opérations de la loi-programme 1971-1975 s’appuient sur deux principes censés abaisser le coût de revient et simplifier les procédures administratives : la construction d’équipements en série (industrialisation) et la mise en œuvre au niveau de l’État (conception et passage des marchés centralisés). En contrepartie, la commune est tenue de fournir le terrain viabilisé et aménagé, qui doit se situer à côté des établissements scolaires.
Les services de l’État insistent sur cette proximité : les équipements doivent être à moins de 200 m de préférence, et jamais à plus de 500 m de groupes scolaires. Cette disposition vise à assurer « le plein emploi » des installations, en accueillant des élèves la journée et des clubs sportifs le soir (Falcoz & Chifflet, 1998). Le COSEC de Cluny est emblématique de cette recherche de proximité : initialement prévu un peu plus à l’ouest (à l’emplacement de l’actuel lotissement de la Grangelot), le projet est déplacé vers l’est pour se rapprocher du collège et de l’école primaire, dont il n’est distant que de 235 mètres.
Dès 1963, une commission spéciale est créée pour agréer des projets-types d’équipements sportifs, livrables « clefs en main » et à prix fixes. Entre 1966 et 1971, 64 modèles de piscines sont validés, parmi les 134 projets-types agréés. Cette standardisation répond à un impératif de rapidité, de qualité et de maîtrise des coûts, dans un contexte où les architectes municipaux sont souvent jugés incompétents pour ce type de constructions techniques (Schlosser, 2017).
Dans le cas de l’opération « Mille piscines » à partir de 1971, l’État va beaucoup plus loin dans la standardisation et impose aux communes de choisir parmi cinq modèles agréés (Tournesol, Caneton, Iris, Plein ciel et Plein soleil) conçus pour être reproductibles à l’identique sur l’ensemble du territoire, tout en se réservant le droit de modifier ce choix pour des raisons de rationalisation des marchés.
Le plus célèbre des modèles, la piscine Tournesol avec son aspect de « soucoupe volante », devait ainsi être construit en 250 exemplaires, mais seuls 183 ont été aménagés entre 1972 et 1982. Il en resterait une centaine dans l’hexagone, dont une en Bourgogne, à Sens.
Les collectivités locales entre autonomie et contrainte
À partir de 1958 (pour les communes de moins de 5 000 habitants) et de 1964 (pour toutes les communes) s’opère une des premières opérations de déconcentration des décisions de l’administration centrale au niveau des préfets. Ceux-ci reçoivent désormais une dotation financière globale pour établir la programmation locale en fonction des priorités nationales. Cette programmation s’effectue sous l’égide d’une commission départementale comprenant, au tiers, des représentants de l’administration, des élus locaux et du mouvement sportif.
En parallèle de cette gestion départementalisée de la planification nationale, le conseil général de Saône-et-Loire met sur pied un programme dédié aux bassins de natation de plein air, au titre de sa compétence sur les constructions scolaires. Un concours d’architecture est lancé sur la base d’un projet-type établit par le service des Ponts-et-Chaussées, qui comprend :
- 1 bassin de natation de 25 x 12,50 m
- 1 bassin école de 10 x 12,50 m
- 1 bâtiment de 125 m2 comprenant : une salle de régénération et de préchauffage des eaux, un local infirmerie-matériel, six cabines individuelles de déshabillage, un vestiaire porte-habits et des sanitaires (2 douches, 2 WC, 1 lavabo).

Cette double planification donne de nouvelles marges de manœuvre aux communes de Saône-et-Loire en leur permettant de s’inscrire dans un plan départemental à l’ambition plus modeste que le plan d’équipement national des « Mille piscines », mais elle les contraint aussi à s’adapter aux exigences du projet-type unique pour espérer obtenir un financement du conseil général.
La Saône-et-Loire mouille le maillot
On doit la mise en œuvre du programme départemental de construction de bassins de natation à Robert Mangematin, agriculteur, maire et conseiller général de Sennecey-le-Grand. En décembre 1963, celui-ci fait le constat que Mâcon est encore la seule ville du département à posséder une piscine publique. Si l’État s’est engagé à financer huit projets d’aménagement dans le département, « la mise en place d’un programme parallèle à celui de l’État […] serait de nature à contribuer à la réalisation d’un plus grand nombre de projets de l’espèce », détaille l’élu dans le vœu qu’il forme devant ses pairs (AD71, 2W116/5).
Un an plus tard, en décembre 1964, un rapport est porté devant l’assemblée départementale par Jacques Grenaut, docteur en médecine, maire et conseiller général de Mesvres. À l’aube de la deuxième loi-programme (1966-1970) et du 5e Plan de modernisation et d’équipement de l’État qui « ne permettra pas […] de doter de bassins de natation l’ensemble des agglomérations d’importance moyenne dans le double but de desservir la population environnante et d’offrir les installations nécessaires aux touristes en vacances », le conseil général acte la nécessité de soutenir la création de « 15 à 20 bassins en milieu rural » (AD71, 2W117/4). Le programme architectural est défini et le budget de 275 000 francs voté, permettant de subventionner à hauteur de 50 % deux opérations chaque année.
La commune de Matour est la première à bénéficier du programme départemental en 1965, suivies des communes de Verdun-sur-le-Doubs, Charolles, La Clayette et Paray-le-Monial en 1966 et 1967. Les communes de Cluny et Sennecey-le-Grand sont inscrites au programme de l’année 1968.
Initialement prévues au programme 1969, Crèches-sur-Saône et Génelard laissent leur tour à Chauffailles et Cuiseaux. Les communes de Marcigny, Gueugnon, Sanvignes et Tournus seront les dernières à profiter du programme départemental au tournant des années 1970.




Les piscines de Matour, Charolles, Verdun-sur-le-Doubs et La Clayette, toutes construites entre 1965 et 1967.
En moins d’une décennie sous la présidence de Marc Humbert (1962-1970), conseiller général SFIO du canton de Gueugnon, le département passe ainsi d’une seule piscine, située à Mâcon, à plus de vingt équipements publics sur son territoire : huit sont financés directement par l’État au titre des lois-programmes, et treize à parité par les communes et le conseil général dans le cadre de la planification départementale.
II. La genèse de la piscine de Cluny (1966–1970)
C’est un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître… Cluny en ce temps-là était une commune de 3 800 habitants, et l’est de la Grosne essentiellement composé de grandes pâtures, à l’exception notable de la gare au sud, et de l’hippodrome au nord.
Depuis la fin de la guerre, et après un court mandat de Marcel Gobet (divers droite, entre août 1944 et octobre 1947), le docteur Charles Pleindoux dirige les affaires de la cité. Centriste encarté un temps au Parti radical, président des Amis de Cluny pendant 47 ans, il est le premier maire « bâtisseur » de Cluny. Dans l’élan de la Reconstruction, on lui doit la restauration de la Tour des Fromages, la construction du collège au Fouettin, mais également la création de la grande tribune de l’hippodrome, qui fait office de guichets pour les courses hippiques, de vestiaires pour les sportifs, et de douches pour les estivants du camping municipal, qui s’étire sous les arbres en bord de Grosne.

Les prémices du projet : un échec pour mieux rebondir
Après trois mandats de 1947 à 1965, Charles Pleindoux cède son fauteuil à une nouvelle équipe dirigée par le communiste Gérard Galantucci, qui sera également un grand « bâtisseur » pendant ses quatre mandats à la tête de la commune. La création d’une piscine à Cluny fait partie des promesses de campagne de la municipalité élue en mars 1965, l’État ayant reconnu la « vocation touristique » de la vallée de la Grosne quelques années plus tôt. Fort de cette reconnaissance, Gérard Galantucci sollicite, dès le 23 avril 1965, le financement de bassins de natation au titre du 5e Plan de modernisation et d’équipement de l’État. Mais l’administration centrale ne retient pas le projet clunisois.
À l’été 1966, Michel Bouillot, adjoint au maire, prend à son tour la plume et sollicite M. Meilland, inspecteur départemental de la jeunesse et des sports, pour évoquer la création d’une piscine à Cluny, projet indissociable d’une réflexion plus large sur l’aménagement d’une zone de loisirs incluant un nouveau camping. La gestion de celui-ci s’avère en effet de plus en plus complexe, les campeurs devant notamment être évacués les jours de manifestations équestres, pour laisser la place aux chevaux et aux parieurs. Cette « transhumance » vers un pré voisin plusieurs fois dans l’été mécontente à juste titre les estivants, toujours plus nombreux et qui se chargent de le faire savoir à la mairie.
Au milieu des années 1960, en plein cœur des Trente Glorieuses (1945-1975) la France connaît une croissance économique sans précédent, accompagnée d’avancées sociales majeures en matière de protection sociale, d’éducation et d’accès à la culture et aux loisirs pour tous. Ce double mouvement de prospérité et de démocratisation sociale engendre de nouveaux besoins en infrastructures. Pour la municipalité, il s’agit donc de dynamiser l’attractivité touristique de la commune, tout en répondant au besoin local en équipements sportifs et de loisirs.
Un premier projet est conçu au printemps 1967 par René Bornarel, architecte lyonnais, à la demande de la mairie. Il dessine une zone de cinq hectares, dont un est réservé à la piscine, le long de la route d’Azé (dite « de Fleurville »). Le projet s’inspire des instructions officielles, mais ne concorde pas tout à fait avec le modèle départemental : les bassins font 12,40 mètres de largeur (et non 12,50 m), ne sont pas orientés nord-sud, ne disposent pas de pédiluves pour l’accès aux plages… Quelques allers-retours avec l’inspecteur de la jeunesse et des sports font converger les attentes, et Cluny finit par se conformer au projet-type départemental « pour éviter une trop grande charge d’investissement » (courrier du maire à l’architecte, février 1968).

En mars 1968, le docteur Pleindoux, toujours conseiller général du canton, annonce au maire de Cluny que la commune sera inscrite en première position pour la construction d’un bassin de natation, avec une subvention départementale de 175 000 francs. La décision est actée lors de la commission départementale sur les constructions scolaires du 12 mars 1968, la commune de Sennecey-le-Grand étant la seconde à bénéficier du programme 1968.
Tentative d’indépendance et arbitrages techniques
Les conditions pour bénéficier du soutien départemental sont à la fois financières et techniques. La commune devra ainsi respecter le plafond de dépenses de 350 000 francs (avec une tolérance de dépassement de 30 %, soit 455 000 francs maximum, financés à 50 %). Elle devra en outre se conformer au projet-type validé en 1965 et dessiné par Barnabé Augros, architecte mâconnais, pour le compte du conseil général.
Ce dernier est connu pour avoir dessiné le centre nautique en bord de Saône à Mâcon (1947), mais il est également l’un des architectes ayant œuvré à la création du quartier de Bioux (1948), et à celle du temple protestant de la rue Saint-Antoine à Mâcon (1967, avec l’architecte zurichois Oskar Bitterli).

Le maire de Cluny tente d’exploiter la complémentarité entre le projet de piscine et celui du camping pour contourner les exigences du département. Dans un courrier daté du 29 mars 1968, Gérard Galantucci informe l’inspecteur de la jeunesse et des sports qu’il souhaite confier la réalisation des deux équipements à l’architecte de la commune, René Bornarel, au nom de « l’unité de style » de la future zone de loisirs. Il sollicite le cabinet Augros pour obtenir son cahier des charges, sans toutefois lui confier la maîtrise d’œuvre du projet.
Cette manœuvre échoue logiquement. Le 24 avril 1968, le service départemental de l’Équipement convoque en mairie de Cluny une réunion avec les deux architectes, sommés de coordonner leurs interventions. Barnabé Augros se voit confirmer la maîtrise d’œuvre du projet de piscine, conformément au modèle départemental, tandis que René Bornarel, mandaté par la municipalité, doit adapter son projet de camping au style architectural défini par son confrère.

dans les années 1970 (archives personnelles de Guy Belot)
Cette concertation aboutit à plusieurs modifications du projet initial de piscine : l’extension de l’emprise des bassins afin de prévoir l’aménagement ultérieur d’une fosse à plongeon ; le doublement des espaces de déshabillage par l’ajout d’une seconde salle équipée de cabines individuelles et d’un vestiaire collectif ; et la création d’un bar-boutique mitoyen entre le camping et la piscine. Les mois suivants donnent lieu à de nombreux échanges et ajustements techniques du projet initial, jusqu’en novembre 1968.
Entre-temps, la commune procède à l’acquisition à l’amiable des parcelles situées au lieu-dit Saint-Vital, à l’est de la Grosne. Les pourparlers avec la famille Dubois de Prisque, engagées depuis septembre 1966, aboutissent à la signature de l’acte notarié le 31 juillet 1968, pour un montant de 116 036 francs, portant sur une superficie de 51 699 mètres-carrés (soit 2,20 francs le mètre-carré). Les Dubois de Prisque sont une famille noble solidement ancrée en Clunisois, notamment à Besanceuil, alliés avec les Thiard (Bissy-sur-Fley) et les Thy de Milly (Berzé-le-Châtel), mais également parents avec la famille Ochier de Cluny.
L’architecte chargé du projet de camping, M. Bornarel, est informé de la possible présence de vestiges d’une ancienne chapelle sur le site. À ce sujet, Gérard Galantucci le rassure dans un courrier daté du 26 avril 1968 : « Au cas où les recherches abouteraient, les vestiges seront laissés à vue mais compte tenu des dimensions très réduites de la chapelle, les adaptations du plan-masse seront très certainement limitées et aisées ». Cette hypothèse ne suscite aucune réaction de la part de Maurice Berry, architecte en chef des Monuments historiques, qui, dans son courrier de recommandations, se limite à souligner l’insuffisance des plantations prévues sur l’aire de stationnement et approuve le projet sans formuler de réserves archéologiques.
L’avant-projet définitif est présenté au conseil municipal le 22 novembre 1968. L’état prévisionnel des dépenses établit par M. Augros révèle alors une inflation significative des coûts par rapport au projet-type initial de 1966 :
- Lot 1 (gros œuvre : bassins, plages, canalisations, vestiaires, adaptation du sol) : 375 619 francs (contre 267 212 francs en 1966)
- Lot 2 (traitement de l’eau et chauffage) : 87 569 francs (contre 79 977 francs en 1966)
- Plus-value pour goulottes en grès émaillé et revêtement en grès des bassins : 42 271 francs
- Honoraires de l’architecte : 21 217 francs, dont 1 690 francs de plus-value (contre 9 887 francs en 1966).
Le montant total du projet clunisois dépasse donc largement le plafond initial de 350 000 francs pour s’établir à 526 677 francs, hors terrassements, voirie, amenée d’eau et d’électricité, création des parkings, aménagement des abords et clôture générale du terrain.
Le conseil municipal approuve cet avant-projet, qui est transmis au département à l’appui de la demande de subvention.
Dans sa session de décembre 1968, le conseil général porte le montant plafond des projets à 500 000 francs, correspondant à une subvention de 250 000 francs au taux de 50 % avec rétroactivité, ce qui permet à Cluny et Sennecey-le-Grand de bénéficier de cette rallonge financière significative.
L’arrêté du préfet portant approbation technique du projet de piscine de la Ville de Cluny est enfin signé le 16 janvier 1969, pour une dépense totale de 522 186 francs après les derniers arbitrages.
Un chantier mené dans un temps record
Le contrat pour la construction d’une piscine municipale à Cluny est signé le 25 mars 1969 entre le maire de Cluny et les architectes Barnabé Augros et René Bornarel, puis approuvé rétroactivement par délibération du conseil municipal du 29 avril 1969. Les plans joints à ce contrat d’architectes et conservés aux archives municipales dévoilent un projet finalement bien plus ambitieux que le projet-type départemental déployé dans les autres communes.
Outre le bassin de natation de 25 mètres et celui d’initiation de 10 mètres, la fosse à plongeon est incluse dès la première phase des travaux. Le bâtiment principal dispose de vestiaires doublés par rapport aux préconisations : six cabines de déshabillage individuelles, un vestiaire collectif, deux douches et deux WC côté femmes à gauche, et autant côté hommes à droite. Au centre, le vestiaire de 300 porte-habits s’ouvre sur la caisse côté extérieur. Le transformateur électrique, le bureau infirmerie-maître-nageur, le local technique de traitement de l’eau et la chaufferie complètent le bâtiment.
Sont aussi prévus, mais non réalisés dans cette première phase :
- Côté camping : un bâtiment avec boutique pour les campeurs, salle de réunion, petite cuisine et réserve, ainsi qu’un préau de 180 mètres-carrés pour les réunions en plein air.
- Côté parking, un logement pour le gardien avec cuisine, séjour, salle de bain, trois chambres, garage, cellier, dépôt, loge de gardiennage et jardin clos de haies.
Le service des Ponts-et-Chaussées est sollicité pour réaliser les terrassements, créer les voies d’accès et creuser les divers réseaux, avant de laisser la place aux entreprises. La société Bigot de Mâcon est chargée du gros œuvre. Les installations de traitement de l’eau sont confiées à l’entreprise spécialisée Degrémont, de Rueil-Malmaison.
Vues aériennes des aménagements de la zone Saint-Vital entre 1965 et 1970 (IGN – Remonter le temps) : bougez le curseur de gauche à droite pour comparer les années.
À peine cinq mois plus tard, le 2 août 1969, la piscine ouvre ses portes au public. C’est un tour de force, même si l’équipement, tout comme ses abords, sont encore largement en chantier. La fosse à plongeons, la pataugeoire (composée de deux bassins ronds dans les pelouses), les deux terrains de volley-ball et les manèges pour enfants seront réalisés pour l’été suivant. Le parking est encore un terrain vague, et la nouvelle voie créée pour l’occasion se termine en cul-de-sac (elle ne sera reliée à la zone de la gare que l’année suivante).
Le bulletin municipal de décembre 1969 fait le bilan des travaux et répond aux questions des habitants. On y apprend que des riverains se sont retrouvés privés d’eau lors du remplissage initial de la piscine, ce qu’une nouvelle canalisation devrait, à terme, permettre d’éviter. Les eaux pluviales sont rejetées dans la Grosne par une canalisation au niveau du pont de la Levée. Quant aux eaux usées, en l’absence d’égout relié à la station d’épuration, elles sont évacuées (ainsi que celles de la zone industrielle) dans le ruisseau de la Servaise qui se jette directement dans la rivière. Autre temps, autres mœurs.

Sans rien cacher de ces « désagréments » temporaires liés au chantier, la municipalité ne manque pas de valoriser la modernité de ce nouvel équipement qui constitue « un atout très important pour le développement touristique de Cluny ». Ainsi, le chauffage de l’eau des bassins, installé par l’entreprise Chapuis, est assuré par une chaudière au gaz propane à combustion immergée, dont le bulletin municipal décrit le fonctionnement : « le gaz brûle dans l’eau d’un circuit primaire qui réchauffe l’eau des bassins, ce qui conduit à un rendement thermique excellent. En outre, l’évacuation des gaz brûlés ne donne pas lieu à production de fumées salissantes ». Ce chauffage doit permettre à l’avenir une utilisation de la piscine « de mai à octobre », sous réserve de trouver des maîtres-nageurs disponibles (ceux-ci étant généralement des professeurs d’éducation physique, qui regagnent leurs classes dès la fin des vacances scolaires).
À l’issue de sa première saison d’ouverture, close le 15 septembre 1969, la piscine de Cluny aura enregistré une fréquentation moyenne de 175 baigneurs par jour.

Un bilan en demi-teinte
Une autre surprise est celle du coût total du chantier, qui s’élève à 1,2 millions de francs, dont 853 000 francs pour la piscine (bien loin des 522 000 francs votés) et 311 000 francs pour la viabilisation du terrain par les Ponts-et-Chaussées.
Signe de la portée politique que revêt un tel équipement, le bulletin municipal de Cluny affiche ostensiblement la subvention du conseil général (à majorité socialiste) de 250 000 francs, face à l’absence de subvention de l’État gaulliste (« 0 »). La commune doit assurer 80 % de la dépense (952 000 francs), par un emprunt de 250 000 francs sur 20 ans et un autofinancement de 702 000 francs.
Déjà, on voit poindre la revendication d’une piscine couverte, que les élus balayent d’un trait : « Le milieu humain que constitue Cluny est numériquement trop faible pour espérer équilibrer, en hiver, les dépenses de fonctionnement [d’une piscine couverte] ». Sur ce point encore, la municipalité renvoie le Gouvernement à ses responsabilités : « Le problème serait tout différent si l’État apportait à la Commune une aide substantielle, tant pour l’investissement que pour le fonctionnement, afin de faciliter la pratique de la natation par les scolaires » (bulletin municipal de Cluny, décembre 1969).
Réhabilitée après vingt ans d’exploitation au début des années 1990 (avec la création d’une nouvelle pataugeoire dotée d’une cascade décorative), et à nouveau en 2009 (soit encore vingt ans plus tard), la piscine de Cluny fait toujours l’objet de travaux récurrents, pour l’adapter aux besoins des usagers, aux normes en constante évolution, et assurer la pérennité de son fonctionnement.
En conclusion : toutes les piscines de Saône-et-Loire se ressemblent-elles vraiment ?
À l’exception de quelques piscines démolies, rénovées ou édifiées récemment (Chalon-sur-Saône, Louhans…) la quasi-totalité des vingt-huit bassins de natation publics en Saône-et-Loire ont été construits dans la décennie 1965-1975 (RES, 2025), et treize sont issus directement du programme de planification départemental, mené parallèlement à celui de l’État entre 1965 et 1970.
Le plan standardisé original conçu et mis en œuvre par l’architecte mâconnais Barnabé Augros pour cette opération est encore aisément reconnaissable dans la plupart de ces équipements (à Cluny, Matour, Sennecey-le-Grand, Charolles…). Si « toutes » les piscines de Saône-et-Loire ne sont donc pas identiques, la moitié d’entre-elles se ressemblent tout de même fortement !
Comme on l’a vu, l’implantation de bassins de natation en milieu rural revêt une dimension symbolique à cette époque. Elle s’inscrit à la fois dans les logiques d’aménagement du territoire, de développement du tourisme de masse et de démocratisation de l’accès aux sports et aux loisirs. En Saône-et-Loire, cette dynamique se caractérise par une double tension : d’une part, la rivalité entre communes pour s’inscrire dans les programmes de planification ou obtenir des dérogations aux projets standardisés ; et d’autre part, la nécessité d’une coopération entre les élus et avec les services de l’État pour tirer parti des financements partagés. Comme tant d’autres, l’histoire de la piscine de Cluny est, à ce titre, révélatrice.
Au niveau national, derrière le succès quantitatif affiché (la France passe de 88 piscines publiques en 1948 à 4 135 en 2022), les municipalités propriétaires perçoivent rapidement le revers de la médaille. Conçus avant les chocs pétroliers, ces équipements souvent énergivores et coûteux en exploitation deviennent un fardeau pour les finances publiques dès les années 1980. Après avoir joué un rôle moteur pour la construction des bassins, l’État centralisateur laisse aux communes le soin d’assumer la gestion et les coûts de cet héritage des Trente Glorieuses à la fois précieux et encombrant, qu’il faut rénover tous les vingt ans.
Reste que les piscines publiques contribuent au bien-être physique et mental d’une partie de la population, épargnant à la collectivité des soins médicaux onéreux, tout en ayant permis à des générations d’enfants d’apprendre à nager, même si l’ambition initiale d’un « savoir nager » pour tous est encore loin d’être aboutie.
Bibliographie et sources :
- Marc Falcoz, Pierre Chifflet. La construction publique des équipements sportifs : Aspects historique, politique et spatial. Les Annales de la recherche urbaine, n°79, 1998.
- Charles-Édouard Guilbert-Roed. Technique et esthétique du lamellé collé en France : un matériau moderne au service de l’architecture contemporaine. Art et histoire de l’art. Université Paris sciences et lettres, 2020.
- Emmanuel Auvray, Benoît Hachet. Crise des piscines publiques : le retour à l’eau froide ?. Analyse Opinion Critique, 2022.
- Laurence Schlosser. Une politique étatique interventionniste, conséquence de la redéfinition des piscines pendant les Trente Glorieuses ?. Région Hauts-de-France – Inventaire général, 2017.
- Archives municipales de Cluny, 4 M 1532.
- Archives départementales de Saône-et-Loire (AD71), 2 W 116/5, 2 W 117/4.
- Recensement des équipements sportifs et lieux de pratique (RES) du Ministère des sports, de la jeunesse et de la vie associative, consulté en décembre 2025.
