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1916-1918 : la vallée de la Grosne dans les Archives de la planète

À quoi ressemblait le Clunisois il y a un siècle ? Suivons la vallée de la Grosne au fil des « Archives de la planète », la plus importante collection d’autochromes au monde.

21 juillet 1916

Jean Brunhes, Auguste Léon et Georges Chevalier sont au Mont Beuvray pour les Archives de la planète. Équipé d’une lourde chambre photographique, Georges Chevalier réalise de nombreux autochromes, selon le procédé breveté quelques temps plus tôt par les frères Lumière. C’est la première fois que la photographie couleur est utilisée à une aussi grande échelle.

Après Bibracte, Autun et quelques arrêts dans le bassin minier, les trois hommes atteignent le Charolais dans l’après-midi du dimanche 23 juillet 1916 où ils terminent leur longue journée par quelques photos autour de Saint-Point.

Alors que la guerre fait rage dans le nord de la France, qu’elle peut bien être l’ambition de ses hommes dont le sacerdoce est de documenter une vie quotidienne somme toute banale ?


Le « rêve d’un monde réconcilié »

Derrière l’opérateur Georges Chevalier, c’est le géographe Jean Brunhes qui dirige ce vaste projet. Père de la géographie humaine, il a pour mission de « fixer une fois pour toutes des aspects, des pratiques et des modes de l’activité humaine dont la disparition fatale n’est plus qu’une question de temps ».
Au-delà du travail scientifique, c’est une œuvre pacifiste que lui a commandé Albert Kahn, auteur de ces mots, et fondateur des « Archives de la planète ».

Né en Alsace en 1860, exilé à Paris à 11 ans suite à l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Allemagne, Albert Kahn est un homme au parcours singulier. D’abord employé de banque, il fait fortune en spéculant sur des mines d’or et de diamants d’Afrique-du-Sud, et fonde sa propre banque en 1898. Décrit comme maniaque, autoritaire et mystérieux, Kahn est aussi et surtout un homme foncièrement altruiste, ouvert sur le monde (qu’il a parcouru de nombreuses fois) et un mécène à la vision profondément moderne.

Croyant à la vertu formatrice du voyage, il offre des bourses « Autour du monde » à de jeunes agrégés, finance des cercles de débats et fonde, en 1912, ce qu’il nomme les « Archives de la planète » pour constituer, « pendant qu’il est temps encore […] l’inventaire photographique de la surface du globe occupée et aménagée par l’Homme ».

Cette urgence de documenter un monde qui s’effondre se traduira, de 1912 à 1933, par l’envoi d’une quinzaine d’opérateurs à la rencontre des peuples en Europe, en Afrique, en Asie et sur tout le continent Américain. La Première Guerre mondiale sera exceptionnellement documentée avec plus de 17 000 clichés. Seule la crise de 1929 (qui entraînera la ruine d’Albert Kahn), obligera le mécène à renoncer à son grand dessein.


24 juillet 1916

Le photographe Georges Chevalier réalisera à lui-seul plus de 10 000 clichés, essentiellement en France, mais également en Grèce, en Espagne, et en Afrique du nord. Ce lundi 24 juillet 1916, avec ses deux compagnons de mission, ils passent une journée à Cluny avant de quitter le département. Leur priorité est de capturer les vestiges de l’ancienne abbaye et de son parc, où l’on (re)découvre « l’étang vert » au pied de la Tour ronde.

Après deux années de guerre sur le front de l’est, les bâtiments conventuels ont été réquisitionnés comme hôpital militaire, et le drapeau de la Croix rouge flotte devant l’entrée du pape Gélase. La place et les rues sont, pour la plupart, en terre battue.

La journée est déjà bien avancée lorsqu’ils visitent le musée Ochier, dont le capharnaüm fait plus penser à un cabinet de curiosités. La momie Tjesisetperet, arrivée à l’été 1888, y est exposée aux côtés d’un bric-à-brac typique de la scénographie de la fin du 19e siècle.

Georges Chevalier pose enfin sa chambre photographique au parc abbatial, puis descend la rue principale jusqu’à la digue, d’où il semble avoir débuté sa journée à Cluny. On ne voit personne, les rues sont désertiques, presque fantomatiques.


Septembre 1918

Lorsqu’il reviennent en Saône-et-Loire deux ans plus tard, les opérateurs des « Archives de la planète » ont perfectionné leur technique et leur méthode. Tout au nord du canton de Cluny, Georges Chevalier (toujours accompagné du géographe et responsable du projet Jean Brunhes) réalise ses plus beaux autochromes pris dans le département.

Du mercredi 25 au vendredi 27 septembre 1918, il suit le quotidien des vendangeurs de Saint-Gengoux-le-National, accueilli par la famille de Louis Nectoux. Certaines photos sont posées, et presque même « publicitaires », avec une composition et un éclairage soigné pour mettre en valeur la richesse du terroir. Les enfants de Jean Brunhes sont même mis à contribution pour prendre la pose devant la treille.

Groupe de vendangeurs sur le chemin de la Culasse, Saint-Gengoux-le-National, France, 25 septembre 1918, (Autochrome, 9 x 12 cm), Georges Chevalier, Département des Hauts-de-Seine, musée Albert-Kahn, Archives de la Planète, A 14 894
Paniers de raisins blanc et noir destinés à être envoyés au Creusot , Environs de Saint-Gengoux-le-National, France, 27 septembre 1918, (Autochrome, 9 x 12 cm), Georges Chevalier, Département des Hauts-de-Seine, musée Albert-Kahn, Archives de la Planète, A 14 927

Fasciné par ce village qu’il parcourt de long en large, Georges Chevalier le capture sous tous les points de vue, y compris depuis le haut des maisons ou du toit de l’église, dont le clocher est relié à la tour de l’horloge par une passerelle.

Enfin et surtout, il réalise de nombreux portraits des familles Nectoux-Bouteloup et Poulain. Les descriptifs associés aux autochromes nous apprennent que Marguerite Nectoux, épouse Bouteloup, a 56 ans au moment de la prise de vue, Mme Poulain 68 ans, et la petite Angèle, 12 ans. Sur le pas de sa porte, on découvre Mme Nectoux mère, 80 ans.

Madame Nectoux, mère de Marguerite Bouteloup (?) posant devant sa maison, Saint-Gengoux-le-National, France, 26 septembre 1918, (Autochrome, 9 x 12 cm), Georges Chevalier, Département des Hauts-de-Seine, musée Albert-Kahn, Archives de la Planète, A 72 381

En repartant de la citée jouvencelle, Georges Chevalier passe par Sercy, puis quitte définitivement le département. Ce sera la dernière campagne des « Archives de la planète » en Saône-et-Loire, après 141 autochromes, dont une majorité (76) tout au long de la vallée de la Grosne.


Malheureusement méconnu, le fonds Albert-Kahn a été entièrement numérisé et mis à disposition en open data par les archives départementales des Hauts-de-Seine, qui en conserve l’héritage. Riche de 4 000 stéréoscopies, 72 000 autochromes et de centaines d’heures de films (183 kilomètres de pellicule !), ce travail colossal sur quatre continents est le fruit de l’utopie d’un homme qui voulait montrer la diversité des peuples et des cultures à travers le monde.

Le « rêve d’un monde réconcilié » d’Albert Kahn peut trouver ses racines dans son amitié avec Henri Bergson (qu’il a rencontré adolescent, les deux hommes ayant le même âge), grand philosophe dont les idées pacifistes conduiront à la création de la Société des nations après la Grande guerre, puis à celle de l’Unesco. Kahn et Bergson resteront amis jusqu’à la fin de leurs vies.

L’histoire d’Albert Kahn et des « Archives de la planète » est racontée par la chercheuse Teresa Castro dans un article disponible en édition ouverte de la revue 1895. Les Archives de la planète sont consultables librement sur le site du musée Albert-Kahn de Boulogne-Billancourt, et en données ouvertes sur data.gouv.fr.


Référence bibliographique :
Teresa Castro, « Les Archives de la Planète et les rythmes de l’Histoire », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 54 | 2008, mis en ligne le 01 février 2011, consulté le 25 février 2021. URL : http://journals.openedition.org/1895/2752 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1895.2752

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